Les tensions politiques semblent progressivement s’installer au sommet de l’exécutif sénégalais. Alors que des divergences apparaissent entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko, la majorité écrasante du parti PASTEF à l’Assemblée nationale pourrait devenir un levier politique déterminant dans l’équilibre des forces.
Un premier signal est venu de Abdourahmane Diouf, leader du mouvement Awalé et actuel ministre de l’Environnement et de la Transition énergétique. Lors de l’Assemblée générale de la coalition DiomayePrésident, il s’en est pris, à demi-mot, au leader de Pastef.
Dans un discours au ton politique assumé, le ministre a tenu à rappeler l’origine de la victoire présidentielle :
« Personne ne pourra réécrire l’histoire. C’est la coalition DiomayePrésident qui a élu le chef de l’État, Bassirou Diomaye Faye. Cette victoire a ensuite permis à Pastef de remporter les élections législatives », a-t-il déclaré, ajoutant qu’au Sénégal, le vainqueur de la présidentielle remporte généralement les législatives.
Cette sortie est interprétée par plusieurs observateurs comme un message politique dans la perspective d’une possible bataille pour l’influence au sein de l’Assemblée nationale, où Pastef dispose aujourd’hui d’une majorité écrasante avec 130 députés sur 165.
Lors des législatives anticipées du 17 novembre 2024, organisées après la dissolution de la précédente législature, Pastef avait en effet choisi de se présenter seul, sans coalition. Conduit par Ousmane Sonko, le parti avait sillonné le pays et remporté une victoire spectaculaire, lui assurant un contrôle quasi total de l’hémicycle.
Cette majorité parlementaire constitue désormais un atout stratégique majeur dans l’hypothèse d’une rupture politique entre le président et son Premier ministre.
Lors de sa récente prise de parole dans un nouveau format baptisé « Face aux militants », Ousmane Sonko a d’ailleurs évoqué la possibilité d’une « cohabitation douce » si, selon lui, le chef de l’État s’éloignait de la ligne politique défendue par Pastef.
« Pastef doit être au cœur de la gouvernance. Personne ne peut gouverner sans lui. Certains essaient de faire croire que c’est possible, mais ce n’est pas le cas », a-t-il affirmé lors d’un direct diffusé sur sa page Facebook.
Mais la décision du président Bassirou Diomaye Faye d’officialiser et de relancer la coalition DiomayePrésident laisse entrevoir un possible réalignement politique. Certains y voient même les prémices d’une recomposition pouvant pousser Ousmane Sonko et son parti à reprendre une posture plus critique vis-à-vis du pouvoir.
Dans ce scénario, plusieurs analystes évoquent le risque d’un blocage institutionnel, l’Assemblée nationale étant largement dominée par les députés de Pastef. D’autant plus que, sur le plan juridique, le président ne peut dissoudre à nouveau l’institution avant l’expiration d’un délai de deux ans.
D’autres observateurs appellent toutefois à relativiser cette hypothèse. Selon un juriste et haut responsable du parti, la loyauté des députés ne serait pas entièrement acquise au leader de Pastef.
Il cite notamment l’audience organisée récemment au palais présidentiel à l’occasion d’un « ndogou », une rupture collective du jeûne durant le Ramadan. Sur les 130 députés du parti, 105 avaient répondu présents à l’invitation du chef de l’État, soit plus de 80 % du groupe parlementaire.
« Sur place, peu ont clairement affiché leur position. Les députés restent libres et beaucoup ne se sont jamais exprimés publiquement sur les divergences entre les deux têtes de l’exécutif », explique cette source proche du pouvoir.
Parmi les absents, seuls quelques élus ont publiquement affiché leur soutien à Ousmane Sonko sur les réseaux sociaux. Le député Cheikh Bara Ndiaye figure parmi les plus visibles.
Cette prudence semble également prévaloir au sein du gouvernement et parmi les directeurs généraux des grandes entreprises publiques. À l’exception de Waly Diouf Bodiang, directeur général du Port autonome de Dakar, et de Bassirou Kébé, ancien directeur de la SNHLM récemment limogé, la majorité des responsables ont préféré garder le silence.
Quelques ministres commencent toutefois à se positionner. Khady Dène Gaye a réaffirmé son engagement aux côtés d’Ousmane Sonko, tandis que le ministre du Commerce Serigne Guèye Diop a clairement affiché son alignement sur la ligne du président Bassirou Diomaye Faye, tout comme Abdourahmane Diouf.
Selon plusieurs sources, beaucoup d’acteurs politiques restent dans une logique d’attentisme, observant l’évolution du rapport de force avant de se positionner clairement. Le récent limogeage de Bassirou Kébé et la fermeté affichée par le chef de l’État lors d’un rassemblement au King Fahd Palace auraient d’ailleurs renforcé la prudence de nombreux responsables.
Malgré ces tensions apparentes, certains acteurs politiques continuent de croire à une désescalade.
« Ils finiront par arrondir les angles, parce que ce qui les lie dépasse la politique », confie une source proche du pouvoir, convaincue qu’une rupture totale entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko reste, pour l’instant, peu probable.